Comprendre la conception japonaise du sacré
Dans l’article précédent, nous avons découvert les kami qui apparaissent dans les mythes anciens du Japon, tels qu’Amaterasu et d’autres divinités décrites dans le Kojiki et le Nihon Shoki.
Mais la conception japonaise des kami ne s’arrête pas à la mythologie.
Au fil de l’histoire du Japon, certaines figures historiques ont également été vénérées comme des kami. La nature elle-même peut être sacrée : une montagne, une cascade, un arbre ancien ou encore un lieu particulier.
En ce sens, le monde des kami s’étend bien au-delà des récits de la mythologie ancienne. Il englobe l’histoire du Japon, la nature, les communautés locales et même la vie quotidienne.
Le mot japonais kami est souvent traduit par « dieu » ou « divinité », mais aucun de ces termes ne rend pleinement compte de la conception japonaise du sacré.
Un kami peut être une divinité issue de la mythologie ancienne, une personne historique qui a été vénérée après sa mort, une présence sacrée associée à la nature ou le protecteur d’une communauté locale. Il peut y avoir un kami dans une montagne, une cascade, un arbre ancien, un sanctuaire local, ou même dans la mémoire et l’histoire d’une personne qui a autrefois vécu comme un être humain ordinaire.
Cela peut sembler étrange d’un point de vue occidental, où le sacré est souvent considéré comme quelque chose de distinct du monde ordinaire. Au Japon, cependant, le sacré n’est pas nécessairement séparé de la vie quotidienne. Il peut exister discrètement aux côtés des populations, dans les lieux où elles vivent, dans la nature qui les entoure et dans les traditions transmises de génération en génération.
Quand des êtres humains deviennent des kami
L’un des aspects les plus surprenants du concept japonais de kami est qu’une personne ayant vécu comme un être humain peut, après sa mort, être vénérée comme un kami.
Cela ne signifie pas que toute personne respectée devient un kami. Au fil de l’histoire japonaise, certaines personnes ont été divinisées en raison de leurs réalisations, de leur influence ou du rôle qu’elles ont fini par jouer dans la vie spirituelle d’une communauté.
Sugawara no Michizane — D’un esprit vengeur à une divinité du savoir

Sugawara no Michizane (845–903) était un noble de la cour, homme politique, érudit, poète et maître de la calligraphie. En 901, il fut faussement accusé de faute politique et exilé à Dazaifu, à Kyushu, où il mourut deux ans plus tard.
Après sa mort, une série de catastrophes à Kyoto — notamment des foudroiements et la mort de personnes liées à sa disgrâce politique — furent interprétées comme les manifestations de son esprit en colère.
On craignit que l’esprit de Michizane soit devenu un puissant onryō, c’est-à-dire un esprit vengeur. Pour apaiser son esprit, des sanctuaires furent établis en son honneur.
Il finit par être vénéré sous le nom de Tenjin, le kami du savoir, de la culture et des arts. Aujourd’hui, des étudiants de tout le Japon se rendent dans les sanctuaires dédiés à Tenjin pour prier en faveur de leur réussite aux examens.
La transformation est remarquable : un esprit redouté devint un kami vénéré.
Aujourd’hui, Dazaifu Tenmangu à Kyushu et Kitano Tenmangu à Kyoto sont deux des sanctuaires les plus célèbres consacrés à Michizane.
Tokugawa Ieyasu — Un souverain devenu kami

Un autre exemple célèbre est Tokugawa Ieyasu, fondateur du shogunat des Tokugawa. Après plusieurs décennies de guerres civiles, Ieyasu établit un ordre politique qui apporta au Japon une longue période de paix relative.
Il mourut en 1616 et fut ensuite vénéré sous le nom de Tōshō Daigongen, une forme divinisée d’Ieyasu. Nikkō Tōshōgū est l’un des sanctuaires les plus célèbres qui lui sont consacrés.
Là encore, un être humain ayant réellement vécu devint un kami après sa mort.
Trois hommes ordinaires deviennent les kami d’Asakusa
Il existe un exemple encore plus inhabituel dans mon quartier natal d’Asakusa, à Tokyo.
Selon la tradition, en 628, deux pêcheurs, les frères Hinokuma Hamanari et Hinokuma Takenari, trouvèrent une petite statue du bodhisattva Kannon dans un filet de pêche dans la rivière Sumida.
Un propriétaire terrien local, Hajino Matsuchi, reconnut l’importance religieuse de la statue et contribua à établir le temple bouddhique qui allait devenir Sensō-ji.
Ces trois hommes sont vénérés au sanctuaire d’Asakusa, situé à côté de Sensō-ji, en tant que ses trois kami. Ils sont connus comme les Trois Fondateurs d’Asakusa.


Cet exemple est particulièrement intéressant parce qu’il ne s’agit ni d’empereurs ni de héros légendaires. Ce sont des personnes ordinaires qui sont devenues des figures sacrées dans l’histoire de leur communauté.
Quand la nature devient sacrée
Les êtres humains ne sont pas les seuls à pouvoir entrer dans le monde du sacré. La nature elle-même peut être sacrée.
Pour les populations qui vivaient en étroite relation avec la nature, les montagnes, les cascades, les forêts et les arbres gigantesques pouvaient susciter à la fois admiration, crainte et gratitude.
La nature pouvait fournir de la nourriture, de l’eau et un abri, mais elle pouvait aussi apporter la destruction par les tempêtes, les inondations, les tremblements de terre et les éruptions volcaniques.
Cette combinaison de crainte, de respect, de gratitude et de dépendance constitue une part importante de la relation japonaise avec la nature.
Le mont Fuji
Le mont Fuji en est peut-être l’exemple le plus célèbre.

Pendant des siècles, cette montagne n’a pas été considérée comme un simple paysage d’une grande beauté, mais comme une présence sacrée. Sa beauté suscitait l’admiration, tandis que sa puissance volcanique inspirait la crainte.
Au sommet du mont Fuji se trouve le Fujisan Hongū Sengen Taisha Okumiya, le sanctuaire intérieur du Fujisan Hongū Sengen Taisha. Le sanctuaire est consacré à Asama-no-Okami, identifié à Konohanasakuya-hime, une divinité étroitement associée au mont Fuji.
La montagne elle-même fait depuis longtemps l’objet d’une dévotion religieuse, et son sommet demeure une partie intégrante de ce paysage sacré.
J’explore cette longue relation entre les Japonais et la montagne dans mon article Le mont Fuji : le symbole sacré du Japon.
Aujourd’hui, beaucoup de personnes considèrent simplement le mont Fuji comme l’un des plus beaux paysages du Japon. Mais pendant des siècles, il a également été une montagne sacrée.
Les chutes de Nachi

Les chutes de Nachi, dans la préfecture de Wakayama, offrent un autre exemple remarquable.
Depuis l’Antiquité, cette cascade est un lieu important du culte de la nature et elle est devenue le centre spirituel de la tradition religieuse de Kumano.
Au Kumano Nachi Taisha, la cascade est étroitement liée au paysage sacré. Son sanctuaire associé, Hirō-jinja, connu comme le sanctuaire auxiliaire de Kumano Nachi Taisha, ne renferme pas la présence sacrée dans un bâtiment de sanctuaire traditionnel. C’est au contraire la cascade elle-même qui est vénérée comme le shintai, c’est-à-dire l’objet sacré.
Il s’agit d’un exemple remarquable de la manière dont, au Japon, la nature elle-même peut devenir le centre du culte. La cascade n’est pas simplement une belle attraction naturelle. Elle est une présence sacrée.
Arbres anciens et forêts sacrées

Meoto Sugi (cèdres japonais) avec un shimenawa
On retrouve ce même sentiment devant les arbres anciens et les vieilles forêts dans de nombreuses régions du Japon.
Un arbre qui a vécu pendant des centaines, voire des milliers d’années, peut donner le sentiment d’être bien plus qu’un simple être vivant.
Ces arbres peuvent être entourés d’un shimenawa, une corde sacrée indiquant que le lieu ou l’objet est considéré comme sacré. Un shimenawa n’est pas simplement une décoration. Il peut marquer une frontière entre le monde ordinaire et le monde sacré.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la frontière entre la « nature » et le « sacré » peut être difficile à définir au Japon.
On peut observer cela dans de nombreuses régions du Japon, où un arbre ancien est entouré d’un shimenawa, une corde sacrée indiquant que l’arbre est considéré comme sacré. Dans certains sanctuaires, l’arbre lui-même est considéré comme un shintai, un objet sacré dans lequel un kami est censé résider.
Les kami dans les villes et villages ordinaires
Les kami que l’on trouve dans les sanctuaires célèbres et les montagnes sacrées ne représentent qu’une partie de l’histoire.
À travers tout le Japon, les petites communautés possèdent leurs propres lieux sacrés, leurs traditions locales et leurs kami protecteurs.
Un petit sanctuaire peut se trouver à l’entrée d’un village, au bord d’une route, près d’une rizière ou discrètement installé au milieu des maisons.
Certains de ces lieux sacrés sont associés aux Dōsojin (道祖神), des divinités protectrices traditionnellement considérées comme protégeant les voyageurs et les communautés locales contre les dangers et les malheurs. On les trouve souvent près des routes, aux limites des villages, dans les cols de montagne ou dans d’autres lieux par lesquels les gens entrent dans une communauté ou la quittent.
Ces lieux sacrés peuvent également être associés à la protection de l’agriculture, de l’eau, des voyages, de la prospérité ou du bien-être des habitants.
Certaines communautés vénèrent le même kami local depuis des générations. Les images ci-dessous montrent des exemples réels de Dōsojin que l’on peut trouver au Japon.






De nombreuses communautés japonaises organisent également chaque année un festival en l’honneur du kami qu’elles vénèrent traditionnellement.
Pour les habitants, un tel festival n’est pas simplement un événement touristique. C’est un moment pour revenir dans sa communauté, retrouver sa famille et ses voisins, exprimer sa gratitude et prier pour le bien-être durable des habitants et de la terre.
Pour de nombreux Japonais, ce lien avec un lieu particulier fait partie de ce que signifie « Furusato » : un lieu natal ou une ville d’origine qui n’est pas seulement conservé dans la mémoire comme un lieu, mais qui est ressenti à travers les souvenirs, les personnes, les traditions et le sentiment d’appartenance.
J’explore cette signification plus profonde de « Furusato » dans mon article Furusato : signification, culture et conception japonaise du lieu natal.
Les détails de ces festivals varient considérablement d’une région à l’autre, reflétant l’histoire, le paysage et les traditions propres à chaque communauté. Ils font partie de la grande diversité des traditions locales japonaises.
Les kami dans la vie japonaise moderne

sanctuaire Kanda Myōjin
Ce sens du sacré se retrouve encore aujourd’hui dans de nombreuses coutumes de la vie quotidienne au Japon.
Au Nouvel An, des millions de personnes se rendent dans les sanctuaires pour le Hatsumōde, leur première visite de l’année dans un sanctuaire.
Les familles se rendent dans les sanctuaires pour le Shichi-Go-San, afin de prier pour la bonne croissance et la bonne santé de leurs enfants.

Les Japonais visitent également certains sanctuaires pour prier en faveur de leur réussite aux examens, de leur bonne santé, d’un accouchement sans danger, de la prospérité de leur entreprise ou de leur protection contre les malheurs.
On retrouve également ce phénomène dans le monde des affaires. Certaines entreprises japonaises entretiennent un petit sanctuaire ou un espace sacré dans leurs locaux, tandis que les chefs d’entreprise et leurs employés se rendent dans les sanctuaires au début de l’année pour prier en faveur de la prospérité et de la sécurité de leur activité.
Par exemple, Kanda Myōjin à Tokyo et Imamiya Ebisu Shrine à Osaka sont connus pour leur association avec la prospérité dans le monde des affaires.
L’important n’est pas de dire que chaque Japonais suit consciemment une doctrine religieuse.
Ces coutumes montrent plutôt comment l’idée de kami peut rester présente dans la vie quotidienne, même dans le Japon moderne.
Que signifie le kami pour les Japonais ?
Après avoir examiné ces différents exemples, il devient difficile de donner une définition unique du kami.
Un kami peut être :
- une divinité apparaissant dans la mythologie ancienne
- une présence sacrée associée à la nature
- une personne historique devenue une divinité
- le protecteur d’un village ou d’une communauté
- une présence spirituelle associée à un lieu particulier
- quelque chose envers lequel les gens expriment leur gratitude, leur respect ou une prière
C’est pourquoi j’hésite à traduire simplement kami par « Dieu ».
Le mot anglais God, en particulier lorsqu’il prend une majuscule, évoque généralement un être suprême et tout-puissant.
Le mot deity est plus souple et peut être utile pour expliquer les nombreux êtres sacrés du Japon. Mais même le terme deity ne rend pas complètement compte de la conception japonaise du kami.
Le point essentiel est peut-être que les Japonais ne considèrent pas toujours les kami comme quelque chose de séparé de la vie quotidienne.
Un kami peut être présent dans une montagne, une cascade, un arbre ancien, un sanctuaire local, une figure historique ou encore un lieu où des générations de personnes sont venues prier.
Vivre avec les kami qui nous entourent
Pour de nombreux Japonais, les kami ne sont pas des êtres lointains vivant dans un monde spirituel totalement séparé.
Ils peuvent être ressentis dans les lieux où nous vivons, dans la nature, dans les traditions locales et dans les coutumes transmises de génération en génération.
Cela peut aider à comprendre pourquoi les Japonais traitent souvent les choses ordinaires avec soin.
Un outil n’est pas simplement un outil.
Un lieu naturel n’est pas simplement un paysage.
Un sanctuaire n’est pas simplement un bâtiment ancien.
Et un petit sanctuaire au bord d’une route n’est pas simplement un objet posé le long du chemin.
Il peut y avoir quelque chose de sacré en ces lieux.
Bien sûr, tous les Japonais ne pensent pas consciemment aux Yaoyorozu no Kami dans leur vie quotidienne, et le Japon d’aujourd’hui est une société moderne et de plus en plus sécularisée.
Pourtant, cette ancienne manière de voir le monde continue de vivre discrètement sous de nombreux aspects de la culture japonaise.
Lorsque vous visiterez le Japon, j’espère que vous regarderez au-delà de la beauté architecturale de ses sanctuaires et temples célèbres.
Regardez le petit sanctuaire d’un quartier.
Regardez un arbre ancien entouré d’un shimenawa.
Regardez la montagne qui est vénérée depuis des siècles.
Et souvenez-vous que, pour de nombreux Japonais, ces lieux et ces éléments ne sont pas simplement des choses à regarder.
Ils font partie d’un paysage vivant du sacré.
Alors, traitez-les avec respect — et surtout, ne les polluez pas et ne les dégradez pas.
Car la conception japonaise des kami ne concerne pas seulement ce que les gens croient.
Elle concerne aussi la manière dont les gens vivent avec le monde qui les entoure.

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